En mode préparation

En mode préparation

Par Élie Trottier Gingras

Préparation à l'accouchement

Crédit photo : Mélanie Lefrançois Photographie

Me préparer. Depuis le jour J que je me prépare!

Depuis ce jour positif, depuis ce test avec le fameux +, à la minute où j’ai su que j’étais enceinte, tout a basculé en moi et j’ai commencé à me préparer. Me préparer à vivre cette grossesse qui n’en était qu’à ses balbutiements, me préparer à l’accouchement, me préparer à mes premiers instants avec mon enfant, mon chum, nos premières minutes, heures, semaines en famille. Me préparer.

Durant les mois qui ont précédé la naissance de mon fils, j’ai lu comme si j’étais retournée sur les bancs d’école. J’ai acquis autant, sinon plus de connaissances que dans un cours universitaire. C’est pas compliqué, j’avais dans ma vie (et j’ai toujours) une nouvelle passion ! Ainsi, toute ma grossesse, j’ai pris soin de mon corps. Mon corps qui était si malmené par tous ces petits maux qui peuvent venir toucher le corps d’une femme enceinte.

Me préparer, c’était aussi m’approprier ma grossesse…

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, me préparer, c’était aussi m’approprier ma grossesse, la comprendre, prendre conscience des changements physiques et psychologiques qui survenaient en moi… Le corps qui change, les brulements d’estomac, les maux de dos, de fesses, de cuisses, de jambes, d’utérus, de symphyse, les crampes de mollets, mais aussi les espoirs, les désirs profonds, les peurs, les prises de conscience.

Tout au long de ma grossesse, j’ai décidé de m’entourer de femmes spécialistes : des sages-femmes, une ostéopathe, une acupunctrice, une masso/kinési/orthothérapeute, une physiothérapeute spécialisée en rééducation périnéale, des profs de yoga, sans compter certaines femmes de mon entourage qui sont aussi à leur manière des spécialistes : ma mère, ma sœur, mes amies… Chacune d’entre elles m’a aidée à comprendre ces grands changements qui ont bouleversé ma vie durant cette période si intense dans la vie d’une femme.

J’ai la ferme certitude qu’une grossesse peut être vécue passivement ou activement.

On peut la subir, tel un observateur, ou on peut la vivre à fond, tel un acteur principal, percer ses mystères, en comprendre ses particularités, qui sont propres à chaque femme. Cette deuxième voie fut la mienne. Et l’investissement que j’y ai fait (en temps et en argent, disons-le) m’a permis de développer une pleine conscience de ma grossesse et de me préparer toujours davantage à son aboutissement : l’accouchement, cette grande finalité, qui est aussi le commencement de tout !

La meilleure façon de me préparer à vivre cette étape ultime a surtout été pour moi le choix d’un suivi en maison de naissance, avec une super-sage-femme extraordinaire (merci la vie !), mais aussi, et c’est tout à fait non négligeable, la lecture du livre Une naissance heureuse, d’Isabelle Brabant et la prise de cours privés de préparation à l’accouchement et de yoga au centre La Chrysalide (que je vous recommande fortement si vous habitez à Québec et que prévoyez accoucher bientôt). J’ai mis le paquet !

Une fois que j’eus compris comment se passait physiologiquement (et psychologiquement) un accouchement, j’étais déjà bien partie. Certaines femmes croient que ça se résume à aller à l’hôpital, à éprouver de la douleur, à pousser et puis à sortir un enfant de son corps pour repartir avec chez soi. Ces idées sont fort réductrices !

L’accouchement est un ensemble d’étapes complexes finement ficelées entre elles et le passage d’une étape vers la suivante nécessite du temps et un lâcher-prise incroyable. De multiples variables viennent affecter cette progression. La connaissance des diverses particularités de ces étapes ainsi qu’un bon accompagnement peuvent être déterminants sur l’expérience positive ou négative qui en résultera.

Le yoga fut aussi pour moi une préparation efficace, car le rôle de la respiration dans un accouchement ne doit pas être minimisé. C’est elle qui m’a permis de me droguer naturellement aux endorphines, mes nouvelles meilleures amies… Au fil des mois précédant mon accouchement, mon entraînement à la respiration, par le yoga, mais aussi par le chant choral, m’a permis d’approfondir mon souffle, de l’allonger et de le rendre plus efficace dans l’atteinte d’une détente souhaitable le jour J venu.

Me préparer à l’accouchement a donc été pour moi extrêmement efficace.

Je suis arrivée tout à fait prête, mentalement et physiquement, et j’ai eu l’accouchement dont je rêvais, un accouchement naturel à la maison de naissance avec mes sages-femmes et mon chum. J’ai su faire taire mon néocortex et laisser parler mon cerveau reptilien, la voix instinctive en moi. Car c’est elle qu’il faut écouter, elle seule sait vraiment quoi faire et comment le faire. Toutes les connaissances acquises durant les mois précédents devaient maintenant être reléguées aux oubliettes pour laisser place à un lâcher-prise total, favorisé par l’écoute de mon corps et par l’instinct primitif qui nous habite toutes, plus ou moins enfoui en nous.

Mon fils est né le 3 avril, à 36 semaines et 3 jours. Quelle surprise nos familles ont eue quand on les a appelées ce dimanche soir tout spécial, pour voir si elles voulaient venir rencontrer notre bébé, né un mois d’avance ! Un beau moment, unique, de belles émotions… J’étais tellement prête pour ça ! On y était enfin !

J’étais aussi bien préparée pour la période postnatale…

Oh oui ! Et j’avais des idéaux bien ancrés ! Tout d’abord, je voulais rester allongée le plus longtemps possible durant cette période de 40 jours, comme le faisaient les femmes d’une autre époque, quand les relevailles existaient et que la société valorisait le fait de se reposer à l’horizontale après un accouchement. Cela favorise en effet le rétablissement physique de la femme, de ses organes internes, qui reprennent leur taille et leur place normales.

De plus, mon chum et moi voulions favoriser un lien d’attachement fort avec notre enfant dès sa naissance. Le lit de bébé est installé dans notre chambre principale, car nous pratiquons le cododo. Nous voulions donc aussi faire un « bed-in » la première semaine pour pouvoir se créer une petite bulle d’amour bien à nous avec notre fils. Proximité, peau à peau, intimité et le moins de visite possible, recréer au maximum l’environnement in utéro pour aider mon bébé à s’adapter doucement à sa vie à l’extérieur de mon ventre. Intense vous direz ? Nous, on était bien prêts pour tout cela !

Ce qui arriva ensuite ne correspondit pas à mes attentes…

Non, la vie en décida autrement. Et étonnamment, je n’étais pas prête… Le lendemain de sa venue au monde, après 15 heures dans notre chambre de naissance, dans cette petite bulle dont je rêvais, notre bébé est tombé en hypoglycémie et nous avons dû rapidement nous rendre à l’hôpital, à l’unité néonatale du CHUL.

Une unité néonatale, si vous n’êtes pas familier avec le concept, est un endroit où on enregistre les bébés à l’hôpital, mais, malheureusement, pas les parents… Non, les parents n’ont pas leur place auprès de leur bébé dans une unité comme celle-là. C’est lui qui était hospitalisé, pas nous. Quand j’ai compris qu’il aurait son petit lit parmi les autres bébés et que nous n’avions qu’une infime possibilité d’avoir une chambre là, pas trop loin de lui, j’étais complètement détruite.

Quinze heures avant, je le sortais « de mon moi-même » et là, voilà que je devais me séparer de lui ! Après le marathon que je venais de vivre, mon énergie était à son niveau le plus bas et mes émotions, à leur plus haut ! J’ai pleuré, mais j’ai ensuite pris mon courage à deux mains, supportée par l’adrénaline, par ma deuxième super-sage-femme et par mon amoureux, puis nous sommes partis en direction de l’hôpital, ayant à peine le temps de dire au revoir à cette chambre « Eau » dans laquelle je venais de donner naissance… Il y a de ces lieux qui prennent une place tout autre dans nos vies après y avoir vécu une expérience significative…

La prise en charge

Arrivé à l’hôpital, notre bébé d’amour est rapidement pris en charge par de gentilles personnes (au moins). En effet, point positif : tout le personnel médical rencontré à l’unité était vraiment super. Alors on lui pique le talon (pour une troisième fois ce jour-là) et on s’aperçoit que sa glycémie a encore baissé. Il est donc impératif qu’on lui installe un soluté de sucre le plus rapidement possible. Un manque de sucre au cerveau n’est vraiment pas souhaitable, des convulsions pourraient s’ensuivre, entre autres. Comme il est prématuré et « en hypo », ses veines ne veulent pas coopérer. Après avoir tenté de piquer ses poignets, ses pieds et même sa tête (on n’est pas prêt à voir son bébé naissant se faire piquer, surtout pas dans la tête), le personnel médical nous demande de sortir, car ils vont insérer le soluté par son cordon ombilical, en le rouvrant. Ce passage unique qui, il y a si peu de temps, était le lieu de notre lien privilégié…

Pendant tout le temps avant la prise de cette décision, notre bébé pleure beaucoup et on assiste, impuissants, à la scène. Moi je ne comprends pas pourquoi je ne peux pas le mettre au sein pour faciliter son expérience. En plus, il est clairement dû pour boire. Mais je n’avais pas encore bien compris que ça pressait de lui mettre son soluté… Il devenait de plus en plus amorphe. De son côté, mon chum commence à perdre ses moyens, il se recule en retrait et je sens qu’il va bientôt craquer… C’est beaucoup d’émotions à gérer pour lui aussi, après m’avoir vue donner naissance à notre fils.

Comme c’est une opération qui doit être faite avec minutie dans un environnement stérile, nous sortons et allons patienter dans la petite salle des familles. On nous explique que ce n’est pas une grosse intervention et que c’est rapidement effectué. Nous attendons 45 looooongues minuuuuuuutes. Puis on revient et on nous dit que ça a bien été, bébé dort, il a son soluté inséré dans le nombril, des électrodes sur la poitrine et un sensor au pied. Nous ne savons pas encore que nous devrons vivre avec tous ces fils toute la semaine… Car oui, nous avons passé la semaine complète là-bas. Certains parents diront que ce n’est rien. Il y avait des poupons autour de nous qui étaient là depuis des semaines, voire des mois… Mais pour moi, ce fut interminable…

Avez-vous déjà tenté de placer un premier allaitement avec un bébé super endormi qui est branché de partout et une machine qui sonne l’alarme dès qu’un fil se débranche ? Dans un environnement de « bip bip bip », de plus-que-minis-bébés qui pleurent, de va-et-vient hospitalier, de boires programmés machinalement aux trois heures, le tout accompagné d’une production insuffisante vu le stress, la fatigue et le manque de contacts continus et spontanés entre bébé et moi. Une chance que j’avais du support. Mon chum tout simplement parfait, ma deuxième super-sage-femme, qui nous a visités à l’hôpital et à la maison aussi, le personnel hospitalier ainsi que nos familles.

Avant chaque boire, on changeait sa couche, on assistait aux prélèvements requis (on ne se doutait pas au début qu’il allait se faire piquer aux talons plusieurs fois par jour pendant une semaine, pauvre petit loulou), puis on se dépêchait d’allaiter, car on devait rapidement le remettre sous les lampes de phytothérapie qui traitaient sa grosse jaunisse nouvellement diagnostiquée. Après chaque boire, je lui disais « byebye mon bébé d’amour », lui donnais plein de bisous, mon cœur de maman brisé à chaque fois, pour ensuite me rendre dans notre mini chambre.

(Petite parenthèse : heureusement, on a eu la chance d’en avoir une, sur les deux ou trois disponibles, car ces chambres sont normalement réservées pour les gens de l’extérieur qui arrivent en pleine nuit, l’unité néonatale du CHUL desservant tout l’est du Québec. S’ils arrivent de jour, ils vont s’installer à l’hôtel le Manoir juste à côté. Quant aux gens de Québec, ils doivent normalement aller dormir chez eux. Pour moi et pour mon allaitement, c’était juste impensable. Chaque nuit, il y avait donc une possibilité que nous soyons mis à la porte de notre petite oasis… Merci la vie de nous avoir laissé notre chambre. Même si elle n’avait pas de toilette et que pour y aller je devais marcher deux longs corridors (et on sait qu’après un accouchement, la toilette est vitale), c’était infiniment mieux que rien ! Fin de la petite parenthèse.)

Les hauts, les bas, les temps qu’on ne comprend plus

Alors je disais qu’ensuite je me rendais dans ma chambre pour tirer mon lait avec le peu d’énergie qui me restait, puis on mangeait ou on se douchait ou on donnait des nouvelles à la famille ou on dormait un peu, car le prochain boire était dans deux heures environ… On a « toffé » cette roue surréelle durant 7 jours, ne sachant plus trop quelle heure il était de quelle journée ou de quelle nuit exactement. À un certain moment, on s’est aperçus qu’on n’avait pas mis les pieds dehors depuis 5 jours… On alternait entre des moments de « high » quand on recevait un résultat de glycémie ou de jaunisse encourageant et des moments de « down » (et de pleurs pour moi) quand la fatigue et le dépassement prenaient le dessus. Les hormones me malmenaient, c’est bien normal avec tout ce qu’on vivait et venait de vivre.

On a reçu beaucoup de soutien de nos deux familles qui elles, vivaient ça à leur manière, de plus ou moins loin… On a eu quelques visites, on nous a apporté de la nourriture et des vêtements, mais nul ne pouvait venir voir notre beau bébé, donc on se rencontrait pour de brefs échanges dans la petite salle des familles (elle est vraiment petite !). Ce n’était pas facile pour personne, disons…

Après la 7e journée, le soir de son « unesemainniversaire », ce qu’on a ressenti quand la pédiatre nous a donné notre congé, alors qu’on ne s’y attendait plus pour ce jour-là… une joie, un soulagement indicible!

Je n’étais pas préparée à ça

Tout ceci, tout ce récit, pour vous dire que je n’étais pas préparée à ça. À tout le reste oui, comme vous avez pu le lire ici, mais pas à ça ! J’ai eu beau faire tout ce qu’il faut pour être prête, dans toute mon « intensité » si je puis dire, j’ai finalement tout de même été prise de court, désarçonnée, complètement détruite par la situation. On ne se doute pas vraiment de comment ça se passe quand on vit un transfert à l’hôpital comme ça. On fait alors appel à nos capacités de résilience…

Voilà mon histoire, notre histoire

Donc voilà mon histoire, notre histoire. Maintenant, on est à la maison, collés le plus possible, et surtout, en santé ! Devenir mère, ça s’apprend. Dès les premiers instants, il se passe quelque chose… Je dirais que la première semaine, mon apprentissage a commencé « à la dure ». Automatiquement, j’ai su que ma vie venait de changer, qu’à partir de maintenant, un petit être dépendait de moi et viendrait bouleverser tout le reste de mon existence. J’ai su que sa santé serait ma priorité et que je n’aurais pas le pouvoir de contrôler tout. J’ai redit bonjour à mon anxiété, celle que je n’avais pas côtoyée depuis un bail… J’ai su que j’étais plus forte, mais aussi plus vulnérable que jamais. J’ai su que j’étais maintenant, et pour toujours, UNE MÈRE.

Je dédie ce récit à mon fils, je t’aime à la folie !

Se préparer à la période postnatale

Crédit photo : Mélanie Lefrançois Photographie

 

On remercie chaleureusement Élie Trottier Gingras de nous avoir donné la permission de publier son texte.
Les photos ont été prises par Mélanie Lefrançois Photographie